Ecrits divers

Fabliette


J'avais décidé de rénover ma maison, de la rendre plus fonctionnelle. Conçue il y a longtemps, elle n'était plus bien adaptée au mode de vie actuel, et présentait un coût de fonctionnement (chauffage) élevé.
J'avais quelques idées sur les modifications à faire, et j'entamais les travaux.
Pendant que je travaillais à l'extérieur, un type passant dans la rue m’interpella :
"-Vous êtes en train de rénover ?
-Oui
-C'est ma spécialité, je m'y connais bien. Vous voulez mon avis ?
-Bah oui, pourquoi pas. Il y en a toujours plus dans deux têtes que dans une. Entrez visiter."
Le type entre, regarde partout, et commence son diagnostic :
"-Il ne faut pas rénover. C'est trop mal conçu dès le départ. L'architecte qui a fait cette maison n'y connaissait rien. Il faut la mettre par terre et reconstruire à neuf.
-Comme vous y allez ! Vous avez une idée de mon budget de travaux ?
-Non. Mais de toute façon, c'est certain : il faut tout casser. Si vous n'avez pas assez d'argent devant vous, vous emprunterez, c'est tout.
-Ah bon... Et vous avez déjà réalisé ce type d'étude et de diagnostic ?
-Pas moi, mais des camarades de promo...
-Et ils ont mis en œuvre les mêmes principes d'analyse ?
-Oui
-Et pour quel résultat ? Les clients étaient satisfaits ?
-Non, mais ça ne prouve rien."
J'ai réfléchi un moment et je lui dis :
"Je pense que vous êtes membre de la France insoumise…"
-Oui, mais comment avez-vous deviné ?
Bah c'est simple : vous critiquez le travail des autres, vous n'avez jamais rien réalisé vous-même, ceux qui pensent comme vous se sont tous plantés en essayant d'appliquer vos principes, vous n'avez aucune idée du financement nécessaire, et vous dîtes qu'il suffira d'emprunter pour boucler le budget !



Pièce de théâtre sur l'évolution de l'homme
Personnages:
 Barth, un homme malin, mais chétif physiquement, type François BERLEANT,
Arsène: Une homme bourru, plus costaud physiquement que BERLEANT, genre BACRI peut-être.
Adriana: une femme jolie et futée, type Audrey Fleurot, Valerie Karsenti,....
L'éclesiastique: Un homme capable d'interpréter un fourbe: Arditi, Chesnais, Balmer....
2 figurantes


Acte 1
Scène 1
Décor : une clairière, un arbre avec des baies, une peau de bête séchant sur un cadre en branches.
Personnages : un homme plutôt costaud, vêtu d’une peau de bête cueillant les fruits, deux femmes assises par terre, l’une cousant une peau de bête, l’autre préparant à manger dans un pot en terre.
Un homme arrive vêtu d’une peau de bête aussi, mais mal ajustée, pendouillant, alors que celle du premier est bien taillée, bien ajustée. Plutôt chétif par rapport au premier.


L’arrivant, Barth : Hummm (grognement)
Le premier (argh), en entendant le grognement se retourne brusquement, ramasse sa sagaie qui était au sol, et la pointe dans la direction de l’arrivant en poussant un cri.
Barth : Eh là, doucement, je ne cherche pas la bagarre…..
Argh, silencieux et méfiant regarde l’autre sans modifier son attitude de défense.
Barth : j’ai entendu qu’il y avait quelqu’un dans le coin, et je suis simplement venu voir….
Ars (bourru) : Et alors, qu’est-ce que tu veux ?
Barth : Parler avec toi.
Ars : parler de quoi ? Je n’ai rien à te dire étranger.
Barth : Etranger, étranger, …Je ne sais pas qui est l’étranger ici. Je vis dans la caverne un peu plus loin depuis plusieurs lunes, bien avant ton arrivée, et c’est plutôt toi l’étranger.
Ars, réajustant sa position de défense, menaçant : Et alors ?
Barth : Alors rien, c’est juste une remarque en passant…..
Ars : …..
Barth  (gentiment) : mais ce n’est pas gênant du tout que tu viennes cueillir des fruits sur mon arbuste, il y en a assez pour deux familles….
Ars : tu es bien aimable, mais de toute façon, vu comme tu es taillé, tu n’as pas le choix : j’ai faim, je me sers, et si ça ne te plaît pas, essaie de m’en empêcher (avec un geste de sa sagaie)
Barth (calmement) : non, non, pas de problème, au contraire. Si vous avez faim, toi et tes femelles, servez-vous, ça me fait plaisir de vous accueillir dans ma clairière.
Ars : ta clairière ? Mais c’est quoi cette histoire. C’est une clairière, pas TA clairière. Un arbuste, pas TON arbuste. Alors que « môssieur » soit d’accord ou pas, je me sers. OK ?
Barth : oui, oui. Tu as raison, je ne dis ma clairière que parce que j’y suis depuis longtemps, c’est une espèce d’abus de langage, une appropriation verbale infondée.
Ars  ne pige plus rien, et ça se voit sur son visage fermé.
Barth : Je ne sais pas où vous allez dormir ce soir, mais si vous voulez, ma caverne, enfin je veux dire, la caverne où j’ai déjà dormi plusieurs nuits, est à deux pas d’ici, et vous pourrez dormir avec moi et ma femelle.
Ars  (méfiant) : Ah oui ? Et pendant que je dormirai, tu pourras m’éclater la tête d’un coup de massue, piquer mes peaux, mes fruits, et mes femelles.
Les femelles, en entendant ça, regardent Bart avec intérêt, semblent l’évaluer, et se font visiblement des commentaires à son sujet, sans qu’on les entende.
Barth : Non, non… Ce n’est pas du tout mon intention. D’ailleurs, j’ai une femelle qui m’attend dans la caverne, et je n’en cherche pas davantage.
Je ne propose ça que pour vous permettre de dormir dans un endroit sûr, car ma caverne est difficile d’accès, bien cachée, et les bêtes sauvages ou les humains agressifs ne sont jamais venus m’y déranger.
D’autant plus que j’ai un feu qui brûle sans arrêt devant l’entrée….
Ars : un feu ? Qu’est-ce que c’est ?
Barth (Surpris) : tu ne sais pas ce que c’est qu’un feu ? mais d’où tu sors toi ? (Moqueur) Oh lui, ehhh….
Ars  (sentant la moquerie, de nouveau menaçant) : Môssieur emploie des mots qu’on ne comprend pas, pour désigner des choses qu’on ne connaît pas, mais Môssieur pourrait bien se prendre un coup derrière les oreilles…
Barth : Du calme, calmos comme disent mes jeunes. Je m’étonne simplement que tu ne connaisses pas le feu. Tu sais, quand il y a une grande lumière soudaine, juste avant qu’il pleuve beaucoup. Et bien une fois, cette grande lumière a touché un arbre à côté de ma caverne, et l’arbre a commencé à faire des longues branches de chaleur dansantes, jaunes, rouges, bleues, très jolies d’ailleurs.
Et bien j’ai approché des branches plus petites et elles ont commencé à faire aussi des branches dansantes de chaleur. Disons des flammes, comme si le mot avait été inventé en même temps que la chose était découverte, ça sera plus simple et moins long.
Donc, j’ai rapporté à l’entrée de la caverne ces branches enflammées (en aparté vers le public : allons-y pour toutes les déclinaisons du mot, maintenant que la racine est inventée, du latin Flamma, future langue morte, pas encore née au jour de cette conversation.
Et j’ai sans arrêt apporté des nouvelles branches, pour continuer le feu. Tu comprends ?
Ars : (l’airs hébété) ……
Bart : non. Je vois bien que tu ne comprends pas. D’ailleurs, ça se comprend : Comment pourrais-tu visualiser l’objet désigné par un concept que tu ne connais pas ? C’est logique.
Ars, encore plus hébété…..
Barth : ça ne fait rien, je t’explique encore : ça fait de la lumière quand il fait nuit, ça réchauffe quand il fait froid, ça permet de durcir les pointes des lances en bois, ça permet de faire cuire la nourriture ou de la fumer pour la conserver c’est vachement pratique, et je pense que c’est promis à un bel avenir.
Tu n’as qu’à venir voir ça avec tes femelles, tu en profiteras pour regarder la caverne et faire la connaissance de ma femelle, Adriana.
Ars (L’œil vicelard en entendant parler d’une femelle, intéressé….) :
Adriana…. Quel âge ? Quelle taille ? Grosse, maigre ?
Barth : (amusé de l’intérêt soudain de l’autre) Tu verras si tu viens. Elle est comme elle est, elle me fait penser au feu d’ailleurs : parfois elle réchauffe, parfois, si on ne fait pas gaffe, on se brûle !!!


Ars : D’accord, on va aller voir ça.
Barth  (s’approchant de Ars, et regardant de près sa peau de bête bien cousue) Je suis content que vous veniez, je vois que tes femelles savent bien arranger les peaux de bêtes, elles pourront montrer à la mienne comment faire.
(Les femelles lèvent la tête en entendant faire des compliments sur leur travail)
Ars : Ah oui….. Je vois….. Môssieur est en fait intéressé par ce que nous savons faire et il voudrait copier. Ta femelle n’a qu’à se débrouiller pour apprendre, comme les miennes ont fait.
Barth : Ca va prendre longtemps…. (en touchant sa propre peau de bête en guenilles)…. Ca serait mieux si on lui montrait quelques trucs.
Ils se mettent tous en route
Scène deux
Devant l’entrée de la caverne, avec le feu qui brûle, les hommes autour, les trois femmes derrière papotant ensemble.
Barth : alors, qu’est ce que t'en dis ?
Ars  avançant ses mains prudemment vers le feu : c’est agréable, c’est beau….
Barth :ah tu vois, je ne t’avais pas menti et ce n’est pas tout, goûte moi ça !!
Il ouvre une glacière coca cola qu’il sort de derrière un buisson, et il en sort une cuisse de dinde bien rôtie qu’il tend à Ars.
Tu peux goûter sans crainte, depuis que j’ai trouvé cette boite et de la glace à mettre dedans, je peux garder la nourriture pendant deux trois jours sans problème.
Ars examine la cuisse de dinde sous toutes les coutures, puis il dit : c’est une cuisse de DODO ? Je croyais qu’il n’y en avait plus…
Barth : Oui, oui, c’est ça, il y en a encore, moins qu’avant, mais il y en a encore. Il ne faut pas prendre à la lettre tout ce que dit le WWF, ils sont très alarmistes. A mon avis, le DODO n‘est pas prêt de disparaître de la planète. Même quand le mot planète sera inventé, le DODO existera toujours….
Ars mord dans la cuisse et mâche consciencieusement, se régalant visiblement.
Barth : alors ? C’est bon hein…. C’est Adriana qui fait cuire ça comme ça, grâce au feu et avec un système de gamelles en terre cuites, cuites elles aussi dans un feu, enfin tout ça est très compliqué, tu vas pas tout comprendre d’un coup…..
Adriana en entendant des compliments sur sa cuisine, se rengorge et fait la belle.
Ars se retourne vers elle quand Bart en parle, et il la regarde attentivement.
Machinalement, il se gratte entre les jambes, en continuant de regarder pensivement Adriana.
Barth remarque la chose et se dépêche de reprendre la conversation :
Je disais donc, le feu, que tu vois devant nous, permet plein de choses utiles ou agréables.
Ars revenant à la conversation : Oui, oui, c’est vrai, on est bien là…et c’est drôlement bon(il jette le reste du pilon à une de ses femelles)
T’as pas inventé la bière tant que tu y étais ?
Barth : ah non, pour la bière, va falloir attendre quelques siècles… faudra faire sans ce soir...
Ars : (Rotant un coup ) Ca va, je me débrouille.
Barth : je vois….
On est bien là hein, autour du feu.
Ars : oui.
Barth : D’ailleurs, j’y pense….
Il y a une idée qui me trotte dans la tête depuis un moment…..
Je me dis que quand je chasse, c’est difficile tout seul.
Le gibier m'entend venir, se sauve en courant trop vite pour que je le rattrape, ou alors, le gibier est trop dangereux pour moi tout seul, et je risque de prendre un mauvais coup….
Aussi, il y a les agressifs, tu sais, ces gars qui viennent tout seul ou à plusieurs, qui essayent de te prendre tout ce que tu as, et qui te tabassent à mort si tu résistes.
Alors, ce qu’il faudrait, pour la chasse comme pour la sécurité, c’est être à plusieurs, qui s’entendent bien, et qui s’organisent pour chasser et se défendre contre les agressifs.
Ars (jaugeant l’autre de la tête aux pieds) : pas étonnant que tu aies des idées pareilles, vu comme tu es gaulé…..Ça t’arrangerait bien d’avoir un costaud comme copain….
Moi, j’ai besoin de personne (il reprend sa sagaie et l’agite de façon menaçante)
Barth, chantant sur un air connu : besoin de personne…. On dit ça, mais regarde, tu ne connaissais pas le feu, et je te l’ai montré. Tu ne mangeais que de la viande crue, et maintenant tu sais que tu peux la manger cuite.
D’ailleurs, tout costaud que tu es, tu as le même problème que moi pour la chasse : les animaux se sauvent, et si on arrive chacun d’un côté, un qui leur fait peur et l’autre qui les attend de l’autre côté, on arrive mieux à chasser.
D’ailleurs, si on fait ça à dix ou vingt chasseurs, ça va encore mieux à mon avis.
Ars : oui. Et puis quand on a tué le gibier, qui mange la cuisse, qui mange les yeux ? Comment on partage ? Moi, j’aime bien la cuisse, je te le dis tout de suite.
(coup d’œil égrillard vers Adriana allongée par terre, cuisses découvertes.)
Barth : c’est vrai que le partage est un problème qui se pose dès qu’on n’est plus tout seul. Mais à mon avis, y’a moyen de trouver un équilibre qui satisfasse tout le monde.
Regarde, si tu es blessé en chassant tout seul, tu ne peux plus marcher, pendant un mois. Bah, tout seul, tu crèves de faim. Si on est plusieurs, les autres te rapportent un repas avec fruits, racines et viande à la carte.
Ars : oui, une espèce de carte vitale en cas d’accident en quelque sorte….
Barth : comprends pas…
Si c’est l’hiver et que tu n’as rien contre le froid, les autres t’apportent une peau d’ours ou de bison sous laquelle on peut dormir à plusieurs...
Ars : Une couverture sociale en quelque sorte…
Barth : on pourrait appeler ça comme ça….
mais tu vois l’avantage ?
Malade, pareil…
Vieux, on n’y peut rien. Faut pas exagérer non plus !!! quand t’es vieux, vers les trente, trente-cinq ans, tu déclines forcément et y’a pas d’espoir que ça s’arrange, donc là, t’es cuit, tu meurs, parce que ça ne vaut pas le coup de se fatiguer pour un poids mort, ou mourant c’est pareil.
Mais blessé ou malade, les autres t’aident.
Ars : je comprends bien ton idée, mais ton équilibre dans le partage, comment tu le trouves ?
La chasse, qui décide si on y va ou non ?
Si on va au mammouth ou au ragondin. Ou au hérisson, comme les autres nomades là….
Et si on est vingt, qu’on tue une bestiole qui donne à manger pour dix, qui se serre la ceinture ?
Pas moi, je te le dis tout de suite. (agitant sa sagaie) : je prends le meilleur morceau et les dix-neuf autres se partagent le reste.
Barth : peut-être, mais à dix-neuf sur les neuf dixièmes de la bête, ils sont mieux que s’ils n’avaient rien. Et puis tu finirais peut-être par accepter de partager le meilleur morceau aussi.


Ars : Môssieur a inventé l’arithmétique, en plus….
Pas question. Ça marcherait pas ton idée de se regrouper. On est déjà en hardes, on va pas se mettre en hordes….
Et puis les femelles là-dedans, tu imagines le bazar : Moi, j’en ai deux pour l’instant, mais des fois j’ai du mal à en venir à bout !!! Même si je regarde ailleurs parfois (coup d’œil vers Adriana), je sais bien que c’est une source d’ennuis, elles se disputent entre elles, elles sont jalouses quand je dors avec l’autre trop souvent…. Et puis si à force de vivre à côté de mes femelles, tu avais envie de m’en emprunter une, qu’est-ce que tu crois qu’il arriverait ? Tu les connais ces garces, dès qu’il y en un dans le coin qu’est plus fort, plus malin, ou mieux fourni en nourriture et peaux de bêtes, elles s’y intéressent. Parfois, même, on comprend pas ce qu’elles peuvent leur trouver….(en regardant Bart de la tête aux pieds)


(les femelles de Argh regardent Barth d’un air intéressé, elles tournent autour en l’évaluant)
Barth : bah…. Elles n’y peuvent rien….On ne peut pas leur en vouloir, elles ont une espèce à perpétuer, c’est normal qu’elles mettent tous les atouts de leur côté !!!
Regarde les cousins BONOBO, ils n’en font pas toute une histoire….
Ars : Ouais, c’est ça….Quelques dizaines de milliers d’années d’évolution derrière moi pour me séparer de la branche des cousins, et toi, tu me les cites en exemple pour vivre comme eux…
Barth : il ne s’agit pas de vivre comme eux, simplement je te fais remarquer qu’ils ne font pas d’histoires pour des choses sans réelle importance.


Ars, pensif….
Barth, silencieux aussi, ils regardent le feu tous les deux….


Scène 3
Même décor, un homme arrive, vêtu d’un longue robe couleur safran, avec une mitre d’évêque sur la tête, des papillotes qui sortent de la mitre, et un gros pendentif représentant un croissant musulman, un encensoir se balançant dans la main gauche et une petite cymbale crotale dans la main droite
Il porte plusieurs tablettes d’argile, coincées sous un bras, ou dépassant d'un sac qu'il porte.


Il avance en psalmodiant des paroles incompréhensibles, puis lève la tête et voit les deux autres assis près du feu.


Le moine, enjoué : Bonjour mes frères.
Les deux autres le regardent sans réagir.


Je vous salue bien. Puis-je me joindre à vous ?
Ars attrape sa sagaie, Bart lui fait un signe de la main indiquant calme toi.
Barth : qu’est-ce que tu veux ?
Le moine (extatique): vous apporter des nouvelles réconfortantes, vous faire entrevoir l’infini, vous éclairer….
Barth et Ars se regardent, dubitatifs, perplexes
Barth : assieds- toi si tu veux (en montrant une place sur le deuxième tronc d’arbre couché à côté du feu.)
Qu’est-ce que tu dis là ? L’infini ? Nous éclairer ?
Le moine : Oui. Vous ne vous êtes jamais demandé d’où vous veniez, où vous alliez, par quel mystère vous existez ? Et la foudre qui tombe du ciel, d’où vient-elle ? Qui l’envoie ? Et le soleil qui se met à vous réchauffer le matin ? La pluie qui se met à tomber et remplit les fleuves et les points d’eau où vous allez boire ?


Ars : bah, d’où je viens, je le sais toujours. Tiens, il y a une demi-heure, j’étais dans la clairière là-bas…. Où je vais, je ne sais pas toujours complètement….Des fois je suis la trace d’un troupeau, des fois je cherche à rejoindre un point d’eau….
Barth : pareil. Quant au reste, la foudre, le soleil, la pluie, je ne me demande rien, c’est comme ça….
Le moine : et vos morts, vos parents, vos frères qui ne sont plus là, emportés par la maladie ou l’âge, vous ne vous demandez pas où ils sont ?
Ars : ben quand ils étaient vivants, des fois je ne savais pas bien où ils étaient, mais maintenant, je le sais : ils sont dans le gouffre où j’ai jeté leurs corps, plus loin là-bas….
Le moine à Ars : non ,tu ne comprends pas. Leur corps est là-bas, mais leur esprit, où est-il ?
Barth : leur esprit ? Mais de quoi tu parles ?
Le moine : les vivants sont faits de deux parties, qui sont ensemble tant qu’ils sont vivants et qui se séparent quand ils meurent.
Ars : ah oui, comme mon frère : un lion des montagnes l’a attaqué, et après il était mort, en deux parties… Même plus….Je sais même où étaient les morceaux qui manquaient. Dans le ventre du lion !!!!
Le moine, patient, mais conscient de la difficulté : non, ce n’est pas de corps coupé en deux que je parle, mais d’un côté le corps et de l’autre, l’esprit. Quand tu vis, ton esprit dis à ton corps qu’il est temps de manger et qu’il y a des baies dans la clairière d’à côté, et ton corps y va. Ce sont deux choses différentes.
Les deux autres se regardent, perplexes.
Le moine : Et bien quand le corps est mort, la vie de l’esprit n’est pas terminée aussi. L’esprit quitte le corps et va rejoindre les autres esprits, de ceux qui sont morts avant…
Barth et Ars ......
Le moine : Ce sont les dieux qui font ça. Ils permettent aux esprits qu’ils aiment de poursuivre leur vie dans des prairies pleines de gibier, de fruits, et d’eau claire….
Ce sont les dieux aussi qui envoient le tonnerre, le soleil, la pluie…
Et qui ont créé les pères des pères de vos pères…..
Barth : ah bon……Comment sais-tu tout ça toi ?
Le moine : les dieux me l’ont expliqué.
Barth : et tu les as rencontrés loin d’ici ?
Le moine : je ne les ai pas rencontrés, ils ont parlé à mon esprit. Une vraie cacophonie d’ailleurs…. Ils parlaient tous ensemble, et chacun m’a dit comment je devais m’habiller pour qu’il m’aime.
Se levant il montre les différentes pièces et accessoires de son costume.
J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’ai compris…. Et comme je ne sais pas lequel est le plus puissant, j’ai essayé d’obéir à tous.
Ars : t’as l’air malin, habillé comme ça !! Comment tu fais pour chasser, avec ta robe qui te gêne pour courir ?
Le moine : je ne chasse pas.
Bart : alors tu ne manges que des fruits.
Le moine : non !!! Je mange aussi des racines, des feuilles ou même de la viande, selon ce que me donnent les fidèles.
Barth : les fidèles, qui c’est ceux-là ?
Le moine : ceux qui ont compris mes explications du monde, qui me croient, et qui me demandent des services.
Ars : des services ???
Le moine : oui. Parler aux esprits de leur morts, demander aux dieux de les protéger, expliquer pourquoi la foudre, ou pourquoi soudain il n'y a plus de soleil en plein jour….
Barth : ah oui, plus de soleil en plein jour pendant quelques minutes, c’est arrivé la semaine dernière. D’un seul coup, la nuit… Et toi, tu sais pourquoi ?
Le moine : bien sûr. Les dieux m’ont expliqué qu’ils faisaient la nuit en plein jour parfois, pour montrer leur puissance à ceux qui ne la connaissent pas encore ou qui en doutent.
Barth ( finaud) : ah oui, je vois… Des dieux font la nuit en plein jour, et la preuve que ce sont les dieux qui font ça, c’est qu’ils l’ont dit à ton esprit.
Tu viendrais pas d’inventer la rhétorique et la tautologie, toi, des fois ?


Le moine : je ne connais pas ces mots…Les dieux ne m’en ont jamais parlé…. Et je n’ai rien inventé.
Depuis que je les ai entendus, je me déplace sans cesse pour apporter leur parole à mes semblables, tout en suivant leurs préceptes.
Bart : leurs préceptes ? Qu’est-ce que c’est un précepte ?
Le moine : c’est une espèce de loi. Par exemple, ils m’ont interdit de chasser, de cueillir et de cultiver.
Je dois passer tout mon temps à écouter si les dieux me parlent, à expliquer à mes semblables leurs paroles, et à répondre aux questions de mes semblables. Si j’explique bien, ils sont contents et partagent leur nourriture avec moi.
Ars se lève, prend sa sagaie et va se poster devant la glacière coca cola et hausse le ton: pas question !!! Si tu veux manger, tu bosses !!! Tu crois pas que je vais aller à la chasse pour te donner à manger contre rien ensuite.
Décidément, c’est le jour !!! L’autre, (montrant Bart) il veut qu’on partage le travail et le résultat du travail, et maintenant, plus fort encore, j’en trouve un qui veut partager le résultat de mon travail contre rien !!!
Le moine, restant calme : pas contre rien, pour la tranquillité et le salut de ton esprit.
Bart, au moine : comprends le : il y a cinq minutes, il ne savait pas qu’il avait un esprit, et maintenant, au nom du salut de cet esprit, tu lui dis qu’il devrait donner une partie de sa nourriture.
Le moine : je le comprends. Moi-même, au début, quand j’ai entendu les dieux me parler, je ne savais plus trop quoi penser, ni quoi faire.
Mais maintenant, tout est clair. J’attends la suite de leurs paroles en me déplaçant à droite à gauche…Hier en Grèce, à Olympie, un autre jour au pied d’un buisson, une autre fois sur le mont Hira, à côté de la Mecque, toujours prêt à recueillir et même à noter tout ce que les dieux me diront.
La preuve que j’y crois : (prenant ses tablettes d’argiles vierges) :j’ai toujours sur moi de quoi prendre des notes. J’en trimbale 10 comme ça, j’espère que ça suffira….
Ars : bah mon vieux, tu dois avoir mal aux pieds….Et tu as rencontré beaucoup de pigeons ?
Je veux dire de gens comme nous, mais assez bêtes pour échanger de la nourriture contre du blabla.
Bart : Ce n’est pas du blabla, Argh. Il échange de la nourriture contre du bien-être. Il a compris que certains hommes sont affolés par des questions sans réponse, et il leur donne des réponses qui leur permettent d’avancer.
A mon avis il a de l’avenir.
Si nous sommes des SAPIENS, car si nous sommes des néandertaliens, il perd son temps….
Le moine : alors, vous me donnez à manger ? Si vous voulez, par exemple, vous tuez un lapin, vous me le donnez, je lis dans ses entrailles pour savoir si vos ancêtres vont bien, je vous le dis, et je garde le lapin.
Ars se précipite sur lui avec sa sagaie levée, et le moine se sauve en courant…


Ars, arrêtant sa poursuite dès que le moine s’enfuit… : sacré zigoto celui-là.
J’ai déjà vu des pique-assiette, mais celui-là, c’est le plus gonflé !!!
Comment il s’appelle déjà ?
Bart : il ne l’a pas dit. Avec tout ce qu’il dit qu’il a entendu, appelons le LE TEMOIN.
Ars : Témoin de quoi ? de qui ?
Barth : ah ça, je n’en sais rien…. Ça dépendra de l’ordre d’arrivée des dieux et de ses concurrents, parce qu’il va en avoir des concurrents…..
Barth : au fait, nous en étions où quand le témoin est arrivé ?
Ah oui, nous parlions de vivre ensemble. C’est très important tu sais, le vivre ensemble. C’est un autre concept qui a de l’avenir je pense.
Ars : Ouaip…Bah moi je pense pas…Ça marchera jamais ton idée, parce que dans la forêt, c’est chacun pour soi, pis c’est tout ! Tu chasses, tu cueilles, tu manges. Tu peux pas, tu crèves. C’est comme ça depuis toujours, et je ne vois pas pourquoi on changerait.
Allez, les femelles, on s’en va. Et t’as du pot que je ne te pique pas ta caverne et le reste (en disant le reste, il regarde Adriana).




ACTE II
Scène 1
Décor : Une chambre meublée d’un lit, un bureau, autres chaises, époque fin XVIII eme
Personnages : les deux mêmes acteurs que Bart et Ars, BART avec une ceinture tricolore. Ars est sur scène, en train de mettre de l’ordre dans sa chambre. On frappe à la porte de la chambre de Ars.
Argh : entrez !
Barth entre, chapeau révolutionnaire sur la tête, ceinture tricolore autour de la taille.
Salut, je voulais absolument te voir. Ça fait un bail qu’on ne s’est pas rencontré.
Ars (continuant de ranger ses affaires, remplissant une mallette de vêtements et de papiers) :
des siècles….
Barth (exalté): il faut absolument que tu viennes avec moi au club de l’ancien couvent des jacobins. Tu verrais l’ambiance qu’il y a là-dedans. Ça bouge, ça change… La société de demain se décide là-bas… Tu entendrais les discours qui s’y prononcent. Robespierre, Danton, Desmoulins, des orateurs formidables aux idées fortes, nouvelles, avec une vision du monde de demain…
Argh ,interrompant Bart : hola, hola, calme- toi l’ami… Je n’ai ni le temps ni l’envie d’aller à ton club.
Mes affaires m’occupent assez comme ça. Tu crois que le commerce du blé marche tout seul ? Tu crois que le blé peut s’acheter et se vendre à de bons prix en passant son temps à Paris, rue Saint-HONORE ?


Barth : le blé, le blé il n’y a pas que le blé dans la vie. On croirait qu’il n’y a que le blé qui compte pour toi…
Ars : oui. Tu as compris. Le reste c’est du bla bla..Comment est-ce qu’ils cassent la croûte tes jacobins ? Qui apporte à Paris la farine qui permet de faire le pain qu’ils mangent ? MOI.
Et moi, comment est-ce que je gagne l’argent qui me permet de rouler carrosse ? Au fait, tu as vu en bas, j’ai une nouvelle voiture. Une italienne. Belle carrosserie, une allure folle, et légère avec ça. Quatre chevaux. J’aime mieux te dire que ça arrache !!!! Je double tout le monde sur les routes…Quand elle sont bien plates et pas trop boueuses.
(pensif, à vois haute) : D'ailleurs j'y pense, si je doublait le nombre de chevaux, quatre en tête et quatre juste derrière, en rehaussant les suspensions de ma voiture, je passerais partout et par tous les temps. Faut que j'y pense encore un peu...J'inventerai ça, on appellera ça le quatre quatre et j'en vendrai plein...
Barth : mais on s’en fiche de ta voiture. C’est le monde qui change, c’est de l’avenir de l’humanité qu’on parle à ce club, pas du dernier « CAROZZA » à la mode…
Ars : le dernier CAROZZA à la mode, il me permet d’aller plus vite à droite et à gauche, et c’est important pour moi d’arriver le premier sur les marchés. Il parait qu’aux Amériques, ils vont sortir un nouveau truc un de ces jours, pour intervenir encore plus vite sur les marchés, l’internet qu'ils appellent ça. Mais c’est pas pour tout de suite, selon d’Alembert. En attendant, ma voiture italienne est ce qu’il y a de mieux pour mon commerce. Et puis, je ne te dis pas, (coup d’œil égrillard) , pour les femmes…C’est rapide aussi.
Barth : mais tu es marié, est-ce que tu as besoin d’attirer des femmes… ?
Ars : lève les yeux au ciel : Mon "pov" vieux, tu ne comprendras jamais rien à la vie…. Ce n’est pas parce que j’ai une femme à la maison qui s’occupe des enfants, que je dois renoncer aux plaisirs de la vie. Tu as un logement habituel, toi, et pourtant, il t’arrive de dormir une nuit de temps en temps à l’hôtel, bah c’est exactement pareil !!!
Barth : pourtant, ta femme Adriana est superbe, et beaucoup te l’envient.
Argh  : je sais ce que c’est que de loucher sur la femme des autres. Nous avons toujours été comme ça dans la famille.
Je te rappelle qu’elle était mariée lorsque je l’ai connue, et que j’ai dû tuer son mari en duel pour nous en débarrasser...Mais après, on rencontre tellement de jolies donzelles, sur les routes du commerce…
Barth : Revenons à ce club. Il est formidable. D’ailleurs, on y trouve une majorité de membres du tiers état: des rentiers, des médecins, des magistrats, des négociants comme toi.
En ce moment, on y discute la question du suffrage universel pour l’élection de la prochaine convention nationale. Tu te rends compte ? Le suffrage universel… Si nous y arrivons, tous les hommes vont enfin pouvoir donner leur avis sur l’avenir de la nation !!!
Ars : Oui oui, j’ai entendu parler de ça. Beau projet…Tous les imbéciles vont pouvoir donner leur avis, et cet avis d’une majorité d’imbéciles va indiquer dans quelle direction doit aller la nation !!!
(rigolard) Pourquoi pas faire voter les femmes tant que vous y êtes ?
Barth (soudain pensif) : On n’y a pas pensé….. On verra un de ces jours, dans un siècle et demi peut-être, mais ça pourrait se faire…
Ars : Et puis ton club, là, si génial….Comment on y entre ? J’ai entendu dire qu’il fallait être présenté par cinq membres du club pour en faire partie, et payer une cotisation de vingt-quatre livres….
Bah dis donc, pour des gens qui ont voté en 1791 l’abolition des privilèges et la loi Le CHAPELIER qui ont supprimé toutes les communautés de métier et libéré le droit d’exercer une activité, vous êtes drôles….
Bart : pourquoi drôles… ?
Ars  : Vous vous organisez en une espèce de syndicat qui ne veut pas dire son nom. Un club.
Tu parles…Le club des arrivistes oui !!! On se coopte. On ne fait entrer dans le club que ceux qui peuvent payer 24 livres. Vous venez d’inventer le Rotary avant l’heure. Vous avez bonne mine les révolutionnaires. Vous avez perdu la tête…. !!!
Bart (pensif): pas encore tous…. Certains oui…
Ars : C’est vrai…Parlons-en de votre terreur puisque tu y penses. Tes idées d’aujourd’hui peuvent te conduire demain sur la machine du père Guillotin si un plus malin persuade les autres que ton idée est contraire aux intérêts de la république. Beau destin : sur ta tombe, on inscrira un raccourci (comme toi) de ta vie : il a pensé,  il a parlé, on lui a coupé la parole et la tête (il rit de sa blague)
Bart, tête baissée ne dit rien.
Ars : Et tu voudrais que je paie 24 livres pour perdre mon temps dans ce club où je risque de me faire raccourcir, au lieu d’aller dans la maison de ROSA la douce pour 2 livres, où une jeunesse fait au contraire tout ce qu'il faut pour m’allonger !!!
(rire à nouveau)
On frappe à la porte
Scene 2


Ars : entrez…
Un évêque entre, c’est le même acteur que le moine de l’acte un.
L’évêque(Onctueux) : Bonjour messieurs. On m’a dit que le sieur Barthelemy se trouvait là, et je dois lui parler.
Barth : c’est moi, que me voulez-vous, Monseigneur.
Ars, dans son coin, rigolard : « Monseigneur, Môssieur le révolutionnaire appelle l’évêque Monseigneur » Ça déchoit le roi, et dès que c’est débarrassé du seigneur, il faut que ça s’en trouve un autre.
Barth,agaçé, à Ars : on peut être révolutionnaire et rester poli.
Ars rigole dans son coin
Bart : je t’écoute, citoyen évêque.
Ars éclate de rire dans son coin.
Bart : ne faites pas attention, monsieur l’évêque, c’est un rustre.
L’évêque : ce n’est rien mon fils, j’ai l’habitude désormais de ce genre d’individus. D’ailleurs, je lui pardonne et le bénis.
Il fait un signe de croix dans la direction de Argh, qui esquive d’un mouvement du corps en rigolant, et en mettant la main sur la petite épée qu’il porte à la ceinture.
L’évêque, à Bart : Je dois absolument vous parler d’un problème qui me tient à cœur, ainsi qu’à notre très saint père. Je m’adresse à vous parce qu’on m’a vanté votre sens de la mesure, et votre grande sagesse, malgré votre jeune âge.
Bart : et que me voulez-vous ?
L’évêque (onctueux) : je sais que vous êtes membre du club des jacobins qui siège dans notre couvent confisqué en 1790. Je ne conteste d’ailleurs pas cette confiscation, qui parmi d’autres, mettait un terme aux abus de notre église, qui accumulait des biens en profitant du travail des pauvres qu’elle secourait finalement assez peu, par rapport aux grandes richesses qu’elle accumulait.
Si dieu a voulu que ces biens nous soient repris, c’est parce que dans son infinie sagesse, il jugeait que notre église n’en faisait pas bon usage, et c’est incontestable.
Barth : Ces belles paroles venant d’un évêque, me surprennent un peu, monseigneur.
Ars pouffe en entendant le « monseigneur »
Barth se tourne vers lui, énervé : tu ne comprends rien, je dis monseigneur par la force de l’habitude, et non par celle de la déférence. Et ça n’est pas si grave….
Barth à l’évêque : Excusez-moi, citoyen évêque, mais ce lourdaud m’énerve.
Donc vous êtes d’accord avec la confiscation des biens de l’église, et vous voulez parler à un membre du club des jacobins. Pourquoi ?
L’évêque : Vous savez, citoyen mon fils, que la Dîme a été supprimée, et que notre église est sans ressource et sans biens...(à ce moment, Argh prend la crosse dorée de l’évêque, et se tourne vers Barth en faisant une moue et un geste de la main qui signifient : à peu près)
L’assemblée constituante a offert aux curés de jurer fidélité à la constitution et ceux qui l’ont fait sont devenus salariés de la république. Les évêques ont pour la plupart refusé de prêter serment et ont émigré. Nous sommes quelques un à avoir accepté ce nouveau statut et j’ai été élu, comme d’autres en remplacement de ces évêques émigrés.
Barth : oui, et alors ?
L’évêque : eh bien j’ai le plus grand mal à gérer mon diocèse. Je n’avais pas de fortune personnelle avant d’être élu. Je n’étais que le pauvre abbé GREGOIRE, pas GREG le millionnaire.
Barth : et en quoi puis-je vous être utile ? Pourquoi voudrais-je l’être d’abord ?
Vous avez bien profité du peuple et de son ignorance, pendant des siècles, en aidant la noblesse à le maintenir dans sa misère pour vivre grassement.
Maintenant que votre richesse vous est confisquée, vous venez pleurer ?
L’évêque : Non, citoyen mon fils, je ne pleure pas les anciens privilèges, je me désole de la faiblesse de nos ressources. Nos salaires nous permettent à peine de vivre et nous ne pouvons plus faire le bien autour de nous comme notre seigneur nous le demande.
Il faut absolument trouver un moyen juste, républicain même, de faire entrer de l’argent dans les caisses de notre église.
Ars(rigolard) : pour quoi faire ? Vous avez un nouveau débat à organiser à VALLADOLID ? Une nouvelle terre à évangéliser ?
L’évêque : Inutile de me rappeler les errements de mes prédécesseurs, mon fils, je les connais.
Mais la révolution n’a pas changé l’homme, et il a toujours une âme, dont il doit prendre soin, avec l’aide des serviteurs de dieu que sont les ecclésiastiques. Ils ont toujours un corps, dont les souffrances de faim, de froid n’ont pas été abolies par la révolution.
Comment les aider à supporter leurs misères dans ce monde, et à préparer leur avenir dans l’autre, si nous n’avons aucun moyen ?
(Parlant à Barth) : Voilà ce que j’attends de vous : demandez aux jacobins de préparer une loi autorisant à réduire ses impôts d’un montant égal à la moitié des dons faits à notre église, et exonérant de tout droit de succession les legs que nous recevrons.
J’ai préparé une rédaction de l’article de loi que je souhaiterai voir voter en ce sens :
(sur le ton déclamatoire et monocorde de la messe)
« les dons et legs faits aux établissements publics charitables, aux mutuelles et à toutes autres sociétés reconnues d’utilité publique dont les ressources sont affectées à des œuvres d’assistance, à la défense de l’environnement naturel ou à la protection des animaux ; les associations non reconnues d’utilité publique mais poursuivant un but exclusif d’assistance ou de bienfaisance bénéficient de l’exonération »
Ars ajoute : Amen
L’évêque : Je suis très fier de cette rédaction et je voudrais bien qu’il en soit débattu dans vos rangs, avant de soumettre cette loi à l’assemblée. On pourrait l’appeler article 795 du CGI, et elle serait promise à un bel avenir….
Barth : pour résumer, vous voulez plus d’argent, et vous venez voir un homme que vous pensez influent pour essayer de l’obtenir légalement.
L’évêque hoche la tête vivement, les yeux grands ouverts en signe d’acquiescement.
Barth : vous venez me voir dans une chambre, pour influencer la chambre des députés. Dommage qu’il n’y ait pas de vestibules dans cet appartement, vous auriez inventé le lobbying, qui tient son nom de l’anglais, lobby qui signifie vestibule.
L’évêque fait une moue d’incompréhension.
Barth : ça ne fait rien l’abbé, vous ne pouvez pas comprendre….
Mais moi, je comprends : vous n’essayez pas d’entrer au club pour y faire vos demandes directement, et vous cherchez un pigeon pour aller y risquer sa tête à votre place. Et puis, j’ai une réputation d’honnête homme, et venant de moi plutôt que d’un inconnu, votre proposition peut avoir plus de soutiens…
(Le ton s’élevant, avec la colère) Là, c’est plus le lobbying que vous inventez, c’est la chiropraxie politique, stade ultime de la manipulation !!!!
Ca fait des milliers d’années que vous existez, vous et vos semblables, prêtres en tous genres, sorciers et autres poseurs de cataplasme sur la misère humaine qui vous nourrit.
Vous vous êtes adaptés, structurés, renforcés, en promettant toujours un meilleur au-delà, et maintenant qu’on rabote un peu vos privilèges en ce bas monde, vous paniquez..
L’évêque (un peu apeuré par la colère montante) : oh vous savez, en matière de promesses de lendemains qui chantent, on verra ce que donnera votre révolution….
Ars émet un petit rire narquois.
Barth se fâche vraiment et avance vers l’évêque avec une expression menaçante : faites attention à ce que vous dites citoyen, je suis au club des jacobins c’est vrai, mais j’ai aussi quelques entrées au comité de salut publique, et si je me trompais d’endroit pour parler de vous…..
L’évêque porte machinalement les mains autour de son cou, et s’en va, effrayé….
Ars : (il applaudit)
Bravo l’ami. Quand tu as commencé à lui donner du Monseigneur, j’ai eu peur que ce bonimenteur t’embobine. Mais tu t’es bien réveillé, je suis content de toi.
Bart : Moi non ! Tout ce que j’ai trouvé pour m’en débarrasser, c’est de lui faire peur avec la guillotine. Pourquoi ? Parce que je sens bien qu’il n’a pas tort quand il nous met dans le même sac que les curés, avec nos promesses de lendemains qui chantent.
Nous sommes en guerre avec l’Autriche parce que Robespierre n’a pas pu l’empêcher. Nous avons guillotiné à tour de bras, et ce n’est pas fini, j’en suis sûr. Les pauvres sont toujours aussi pauvres. J’ai l’impression qu’on n’avance pas….
Ars : Bah ça y est. Il nous fait sa petite déprime révolutionnaire. Eh l’ami, Rome ne s’est pas faite en un jour dit-on. Et toi, à peine sorti du joug de la noblesse, tu voudrais avoir une démocratie parfaite.
C’est pas demain la veille, je te le dis. On a toujours pensé comme ça dans la famille : chacun pour soi, charité bien ordonnée commence par soi-même…. Laisse-les donc se débrouiller tes jacobins.
Mes affaires sont de plus en plus prospères, j’ai besoin d’aide. Viens travailler avec moi. Tu t’occuperas de faire ramener de la farine sur Paris, ça permettra aux boulangers de faire du pain et ce n’est pas ton problème si le pain est trop cher pour les plus pauvres. Ils n’ont qu’à faire comme moi : au début, j’ai rapporté des sacs de farine sur mon dos, puis j’ai trouvé une charrette et un bœuf pas chers, et j’ai commencé à en rapporter vingt à la fois. Et puis j’ai acheté une péniche, puis deux puis trois, et regarde aujourd’hui…J’ai construit des silos. J’ai bossé mon vieux, mais j’y suis arrivé….
Ils n’ont qu’à faire comme moi, tes pauvres. Laisse les tomber. On gagnera bien notre vie, et en plus ; on se paiera du bon temps.
Bart : sur le dos des paysans auxquels tu achètes la farine le moins cher possible, et sur le dos des boulangers auxquels tu la revends le plus cher possible, avec des conducteurs de péniche et de charrettes que tu paies le moins cher possible, juste assez pour qu’ils acceptent de revenir travailler le lendemain.
Ars : ben t’es en forme toi aujourd’hui !!! Tu nous sors du Marxisme plus de vingt ans avant que Marx naisse. Il n’est même pas encore une lueur dans le regard de son père !!! Et alors, s’ils reviennent travailler, c’est que ça leur convient. S’ils ne reviennent pas, tu en embauches d’autres….
Bart : T’es en forme aussi : tu inventes le libéralisme économique : Liberté, responsabilité, propriété comme seuls principes gouvernant l’économie….
Ars : Ah non l’ami, je n’invente rien. Adam SMITH vient de mourir je te signale…Les théories de l’économie libérale sont en circulation depuis longtemps maintenant…Et elles expliquent si bien le fonctionnement du monde, qu’il n’y a pas la moindre raison de les mettre en doute.
Pas pour moi en tout cas. Si on n’a pas compris ça, il reste à se faire moine pour vivre aux crochets des autres, ou à attendre une vie meilleure, dans l’autre monde que te vendent les moines.
Scene 3
On entend des rires de femmes et on frappe à la porte.
Ars : entrez
Deux femmes entrent, toutes gaies
Adriana (la même actrice que dans l’acte1) : Bonjour Barthelemy, bonjour Arsène. (elle embrasse Ars et serre la main de Bart) Nous étions au marché avec Louisette, et nous avons vu de superbes étoffes. Hélas, je n’avais pas pris ma bourse quand j’ai pensé que ta chambre en ville n’était pas loin, et que tu y étais peut-être. En arrivant, j’ai vu ta belle voiture, alors je me suis dit que mon petit mari était bien là, et comme tu ne peux rien me refuser….gagné !!
Ars : gagné, gagné…C’est vite dit… Et si je n’ai pas pris ma bourse non plus ?
Adriana : toi, sans ta bourse…Impossible. Allons allons, ne fais pas ta mauvaise tête devant nos amis, l’argent est fait pour être dépensé….(elle tend la main).
Ars sors sa bourse, et donne quelques pièces à Adriana : Voilà ma douce, et laissez nous, nous sommes en pleine conversation.
Adriana : et de quoi parlez-vous donc ?
Argh : Bart voudrait que je m’engage en politique, au club des Jacobins. Pour Bart, le bien de la nation est d’un intérêt supérieur, supérieur au sien même. Il a lu du Rousseau, et le voilà contaminé….
Adriana : je reconnais bien là notre ami Bart, le désintéressement incarné !
Ars : On peut appeler ça du désintéressement si on veut moi je dis que c’est de la naïveté.
S’intéresser au sort des autres, c’est beau, c’est grand.
(Vers Bart) Mais qui va s’intéresser au tien si tu ne le fais pas toi-même ?
Personnellement, je m’occupe de moi, ma famille, mes amis éventuellement, mais stop là !
Si les autres ne font rien pour se sortir de leur misère, s’ils ne se battent pas, je n’ai pas de temps à perdre à les y forcer.
Adriana : Pourtant, il y du vrai dans les idées de Bart, et si j’allais à ce club des Jacobins….
Bart l’interrompt : Je t’arrête tout de suite : tu n’y entreras pas et tu y parlerais encore moins. Pas de femme au club.
Ars (sur le ton de l'évidence): Bah oui, tiens. Et pourquoi pas le droit de vote tant qu’on y est.
Adriana : oui le droit de vote !!! Pourquoi les hommes discutent-ils toujours entre eux de ce qui est bon ? Sont-ils tellement fiers de ce qu’ils ont fait jusqu’à présent ? La guillotine est bien une invention d’homme, et il n’y a bien que des hommes pour en décider l’usage sans perdre le sommeil.
Je me demande comment fait ce sanguinaire de Marat pour vivre paisiblement à l’heure qu’il est, après tous les massacres qu’il a suscités.
Bart : laisse donc Marat tranquille. Il est malade et passe désormais son temps dans sa baignoire à soigner je ne sais quelle maladie de peau.
Et ce n’est pas demain qu’une enquiquineuse va aller l’importuner dans sa baignoire, je te le dis !!!
Adriana : vous êtes trop bêtes, tiens. Je préfère retourner au marché, Tu viens Louisette ?
(elle sort avec son amie)
Ars : toi qui es près du pouvoir, en tout cas, je te remercie. Ça va beaucoup mieux pour moi depuis la suppression des octrois. Veille surtout à ce que ça ne revienne jamais. Ces taxes sont insupportables et pénalisent la libre entreprise, qui est la seule voie pour sortir de la misère.
Bart : pas question pour l’instant. Mais je suis bien certain que ça reviendra un jour.
Ars : il faudrait des députés plus conscients de la vie économique.
Bart : bah vas-y toi. Viens au club. Essaie de te faire présenter aux élections de la prochaine assemblée constituante, et quand tu seras député, tu pourras défendre tes idées.
Ars : pour avoir des idées, encore faudrait-il que je réussisse à garder ma tête !!!
En ce moment, plus on est proche du pouvoir, et plus on risque gros quand le pouvoir bascule.
Bart : c’est normal, la période est troublée. On sort juste de la monarchie et de son pouvoir absolu.
Les gens agissent par esprit de revanche, par intérêt personnel, par avidité du pouvoir désormais à leur portée.
Mais tu verras, ça va évoluer. Dans une centaine d’année au pire, tous ces gens qui s’approchent du pouvoir avec d’autres motivations que le bien public, qui sont près à toutes les vilenies et les bassesses pour arriver à leur fins, ils auront disparu.
Il n’y aura plus en politique que des hommes vertueux et désintéressés.
Ars : (dubitatif) puisse la république t’entendre, mais j’en doute l’ami.


ACTE III
Scène 1
Décor : Un open space de bureau post moderne, un ordinateur avec 3 écrans côte à côte, Argh de dos au clavier de l’ordinateur qui affiche des courbes sur chacun des écrans.
Bart, entrant dans la pièce : Salut. Je peux te déranger un moment ?
Ars : Attends un peu. Dans quelques secondes, c’est la clôture et il y a un petit rallye de fin de séance que je ne dois pas manquer.
Ars tape sur le clavier regarde ses écrans, retape sur le clavier…
Voilà, c’est fini pour aujourd’hui. Belle journée. Avec les élections qui viennent de se passer, plus personne ne sait où on va, et plus c’est le bazar, plus il y d’affaires à faire, à la hausse ou à la baisse. Tiens, aujourd’hui, on a annoncé trois mille licenciement chez mandarine, l’opérateur téléphonique, et le cours a bondi. J’avais senti le vent venir et j’ai acheté juste avant.
Demain, un suicide ou deux parmi le personnel, mais moi, je revends mes actions avec + 10% en une journée.
Bart : est-ce que tu es obligé d’être aussi cynique ? Déjà que c’est moyen de gagner de l’argent sur le dos du malheur des autres, mais en rire en plus….
Ars : Il faut bien que j’évacue le stress…Qu’est-ce qui t’amène ?
Bart : voilà : je ne sais pas si tu en as conscience, ni si ça t’intéresse d’ailleurs mais la planète est en danger.
Ars (ironique) : m’en fiche, elle est pas cotée en bourse.
Bart : tu rigoles de tout, mais essaye un peu de m’écouter sérieusement 5 minutes. Les experts sont à peu près tous d’accord là-dessus : la planète se réchauffe dangereusement et il y va de la survie de l’humanité d’agir au plus vite pour d’abord ralentir cette course vers la catastrophe, puis stopper, puis inverser ce processus.
Ars: oui... et?

Bart: Je suis en train de collecter des fonds pour alimenter les caisses d'une association qui agit pour la prise de conscience de l'humanité qu'elle court à sa perte.
Je sais que tu as fait fortune en bourse, et je viens te demander de donner à cette association.

Ars : fortune, fortune ; comme tu y vas...J'ai gagné quelque sous..
Ton association est-elle reconnue d'utilité publique au moins, et si je donne, aurais-je un reçu fiscal me permettant de réduire mes impôts sur le revenu ?
Bart : Oui

Ars : OK. Je te fais un chèque pour mettre dans ma niche fiscale pas encore complète. (il se met à son bureau et rédige un chèque).
Voilà !
Bart : c'est tout ?
Ars : ah oui. Désolé, mais au-delà, ça ne serait plus déductible de mes impôts.
Et on ne peut pas tout faire sous prétexte qu'on est « riche ».
Ma nouvelle Ferrari m'a quasiment mis sur la paille. D'ailleurs, j'ai déjà payé un malus écologique en l'achetant. Finalement, avec toi, ça fait deux fois que je donne pour la planète alors qu'elle ne me donne rien.
Bart : à part l'air que toi et ta Ferrari vous respirez, l'eau que tu bois, et le reste...
Mais bon, je te remercie, rien ne t'obligeait à donner.
Ars : C'est vrai. Et nous sommes beaucoup sollicités, ces temps -ci. Le denier du culte l'autre jour m'a coûté un bras.
Bart : quoi ??? Toi tu donnes à l'église catholique ??
Ars : bah oui, et je vais à la messe tous les dimanches, sauf exception.
Bart : C'est nouveau ça. Et qu'est-ce qui t'a amené à fréquenter ce genre d'assemblée, toi qui a toujours été individualiste ?
Ars : tu sais, dans le boulot, je suis amené à fréquenter beaucoup de monde, parfois du beau monde, et dans ce milieu, la plupart va à l’église le dimanche. Les rencontrer là-bas resserre les liens, ça leur donne l’habitude de me voir, et ça me permet de rencontrer des gens que je ne connais pas qui peuvent m’être utiles dans le travail.
Bart : je vois. C’est du « public relation », comme quand tu vas à ces clubs Kiwanis et autres Lions.
Ars : c’est ça. On se retrouve tous entre gens du même monde: Au bistrot en face de l’église, il y en a d’autres qui se retrouvent autour du zinc pour avoir leurs conversations de café du commerce. Chacun son style de communion….


A suivre: une discussion sur la religion interrompue par Adriana qui se moque de leurs religions ne faisant pas de place aux femmes, comme leur société.
A suivre également dans cet acte, une discussion sur le chômage, les conséquences de la décolonisation, 
A suivre également; Acte IV, dans une époque post moderne avec Adriana au pouvoir, et les gugusses.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

D'accord, pas d'accord, vous pouvez-le dire, mais argumentez, et citez vos source, s'il y a lieu...